La décision de consacrer l’édition 2021 du festival multidisciplinaire ARSMONDO au Liban remonte au printemps 2019. Après des éditions qui donnèrent place aux créateurs en provenance du Japon, de l’Argentine et de l’Inde, il nous a semblé alors, à Eva Kleinitz et à moi-même, que de nous déplacer vers le monde arabe, plus précisément vers les architectes, les artistes, les cinéastes, les écrivains, les intellectuels et les musiciens du monde arabe étaient une nécessité en imaginant que nous allions commémorer cette année les dix ans de ce que nous appelons désormais le « printemps arabe ». Et le Liban s’est alors aussitôt imposé.

Ce petit pays qui a fêté en 2020 le centenaire de sa première naissance demeure, après bientôt quatre-vingts ans d’existence comme état indépendant, malgré les guerres, les attentats, le personnel politique conspué, la corruption endémique, le marasme économique, ce territoire du Levant extraordinairement attirant vers lequel les regards occidentaux se sont tournés depuis des siècles. Attirant, il l’est à bien des titres, surtout et avant tout par sa culture et donc par ses artistes : des créateurs arabes polyglottes ouverts sur le monde et qui, pour la très grande majorité d’entre eux, ont une relation privilégiée, je dirai même poétique, avec la France.
1943, année de l’Indépendance du Liban, n’a pas représenté une rupture des relations avec Paris, bien au contraire. Après la période du mandat français, une nouvelle aventure pouvait alors prendre forme, plus juste, plus équilibrée entre deux pays qui n’ont cessé de dialoguer depuis.

Programmer une édition libanaise d’Arsmondo, c’est donner à entendre et à voir la richesse et le talent des artistes libanais. C’est donner aux trois langues les plus pratiquées, l’arabe bien sûr et avant tout, mais aussi le français et l’anglais, toute leur place. C’est aussi donner à l’histoire récente de ce pays un espace dans la programmation afin de mieux comprendre dans quel contexte les créateurs du Liban ont développé leurs œuvres. Trente-et-un ans après les accords de Taëf qui mirent fin à une guerre civile de plus de quinze ans et le pays à genoux, artistes, écrivains et intellectuels reviennent encore régulièrement à cette tragédie qui coûta la vie à un nombre considérable de victimes dont le nombre fait aujourd’hui toujours débat.

La décision d’honorer le meilleur du Liban fut donc prise bien avant le soulèvement démocratique qui débuta le 17 octobre 2019, bien avant l’effroyable double explosion du port de Beyrouth du 4 août 2020, bien avant la nouvelle crise économique, sans pareille depuis 1990, qui traumatise ses habitants, bien avant la pandémie de la Covid-19, bien avant l’assassinat infâme de l’intellectuel Lokman Slim dans la nuit du 4 février 2021.
Compte tenu de ces événements dramatiques survenus depuis dix-huit mois, c’est donc avec une urgence plus grande encore que nous avons tout fait pour que cette édition 2021 d’Arsmondo ait bel et bien lieu.

La situation sanitaire en France et au Liban nous a cependant amenés à donner au festival une nouvelle forme au cours de ce printemps. Il se déroulera en deux parties. Du 20 au 28 mars, le festival Arsmondo Liban sera exclusivement numérique. Du 3 au 15 juin, nous espérons pouvoir offrir au public, avec les institutions culturelles partenaires de l’Opéra national du Rhin pour ce festival, dans les salles et les espaces publics, le deuxième volet de ce diptyque libanais dont la programmation vous sera communiquée ultérieurement.

Programmer une édition numérique d’Arsmondo a été une gageure. Décidée au début du mois de janvier 2021, elle a été développée en quelques semaines. Et pourtant, nous proposons, sur le site de l’Opéra national du Rhin comme sur sa chaîne YouTube, quarante-huit contenus dont près de trente contenus originaux créés pour le festival. Ceci n’a été rendu possible que grâce à l’engagement volontaire d’Alain Perroux, directeur général de l’Opéra national du Rhin, et de ses équipes.

Parmi les contenus conçus pour Arsmondo, il y a évidemment la création mondiale, en partenariat avec France Musique, sous forme radiophonique à défaut de pouvoir, en raison de la pandémie, le proposer sous une forme scénique comme nous l’espérions, de l’opéra Hémon du compositeur Zad Moultaka qui fut le premier artiste contacté lorsque nous avons fait le choix d’une édition libanaise en 2021. Sur un livret de Paul Audi, c’est un opéra ambitieux aux résonnances très actuelles, bien qu’il prenne appui sur l’Antigone de Sophocle, qui est interprété par une splendide distribution, avec le chef d’orchestre Bassem Akiki à la tête de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et du chœur de l’Opéra national du Rhin. Zad Moultaka est par ailleurs présent avec la première diffusion en France de Our, œuvre créée en 2007 au Concertgebouw d’Amsterdam, à partir d’extraits du poème L’Apocalypse arabe d’Etel Adnan.

La programmation de ce festival numérique a cherché à donner une place importante à la littérature. Nous avons conçu, à défaut de pouvoir accueillir des écrivains en personne à Strasbourg, une série intitulée « Dix minutes d’un vaste monde » qui permet à seize d’entre eux d’être tout de même au plus proche du public sous la forme de lectures filmées d’une durée de dix minutes, des lectures effectuées dans la langue d’écriture de ces auteurs, à Beyrouth, Paris, Montréal et San Francisco. D’autres auteurs remarquables seront présents au mois de juin. Vous le découvrirez, nous avons voulu aussi accorder une attention particulière au grand poète Georges Schehadé avec lequel nous terminerons le festival par une lecture à la Comédie française de Guillaume Gallienne et nous consacrerons toute une journée à la merveilleuse poète, essayiste et peintre Etel Adnan qui, à plus de quatre-vingt-quinze ans, continue son travail admirable.

Le cinéma de fiction libanais sera célébré dans la deuxième partie du festival au Cinéma Odyssée. Nous avons tout de même une programmation de films ambitieuse. Des courts-métrages, des documentaires et des œuvres d’artistes plasticiens également, comme celle de Gregory Buchakjian, Agenda 1979, créée pour Arsmondo. Une autre création très attendue est Topologie de l’absence, un film réalisé à partir d’extraordinaires archives tournées dans les années 1920 par des opérateurs de Gaumont et de Pathé et mis en musique par Sharif Sehnaoui et les musiciens qu’il a réunis autour de lui au cours des dernières semaines. La vivacité de la scène musicale actuelle de Beyrouth est présente en force dans le festival. En plus de Sharif Sehnaoui, dont nous proposons aussi les splendides quatre « Collages », nous vous faisons découvrir des films jamais vus en France auxquels Charbel Haber et Anthony Sehnaoui ont activement participé.

Pour terminer, nous attirons votre attention sur les différents entretiens de cette édition du festival. Ils réunissent des intellectuels parmi les plus importants de la nouvelle génération. Ils donnent à entendre des réflexions essentielles pour la compréhension de ce qu’est le Liban aujourd’hui. Nous avons enfin tenu à rendre hommage à Lokman Slim. Son exécution au début du mois de février dernier n’atteint pas le travail qu’il a effectué depuis trente ans, ni sa mission qui sera poursuivie par sa femme et sa sœur. Nous diffusons le film Massacre qu’il réalisa il y a plus de quinze ans et qui revient sur des événements parmi les plus criminels de la guerre civile. Cette diffusion est précédée d’un entretien avec le directeur de la Fondation Samir Kassir, Ayman Mhanna, qui porte sur l’engagement des intellectuels et la liberté de la presse au Liban ; Samir Kassir, journaliste et intellectuel de tout premier plan qui fut lui aussi assassiné.

Le festival pluridisciplinaire Arsmondo a l’ambition de mieux faire connaître le Liban, les voix les plus rares, les plus originales, les plus singulières. Nous espérons qu’il trouvera son public, bien au-delà de Strasbourg en ce début de printemps, grâce à cette édition numérique.

Christian Longchamp
Directeur artistique d’Arsmondo

Remerciements à l'Institut français au Liban et à Hind Darwish de L'Orient Littéraire
Avec le soutien en communication de l'Institut du monde arabe (IMA)